L’océan Indien, ouvrant une nouvelle route maritime entre l’Afrique, le Proche-Orient, le golfe Persique et l’Inde, verra, au cours du IXe siècle, les navigateurs arabes introduire la traite des esclaves.
Les commerçants arabes installeront des postes commerciaux tout le long de la côte orientale en prenant pied aux Comores et au nord-ouest de Madagascar où ils fonderont des comptoirs permanents avant que les Européens, plus tard, suivent leur triste exemple. Plus récemment, au XIXe siècle, des musulmans de confession chiite en provenance du golfe Persique s’établiront sur une île de l’océan Indien proche du littoral africain : Zanzibar (de Zenj, noir, et bah, mer en arabe) devenue, à l’époque, grâce à de fructueuses plantations de girofliers, le centre le plus actif de la traite négrière. Les communautés noires, aujourd’hui affranchies et descendantes des anciens esclaves, ont conservé et entretenu différents genres musicaux issus de cette rencontre forcée avec la tradition arabe islamisée.
De la côte yéménite, du sultanat d’Oman, jusqu’à la province du Gujarât indien, où vivent encore quelques communautés d’origine africaine, les expressions soufies et cérémonies rituelles comme le dhikr se sont rapprochées des anciens rituels animistes tel que le fameux zar (zar signifiant visite dans le sens de possession).
Islam d’inspiration soufie Au cœur de l’Inde, dans la région côtière du Gujarât (province de l’Inde dont Bombay est la capitale), les chants et les danses rituels de l’ensemble Sidi Goma et de ses fakirs errants sont dédiés au saint soufi Gori Pir, ancien marchand de pierres précieuses et d’agates. Ces chants donnent des « vagues de joie » aux communautés noires, les unifiant ainsi à travers un islam d’inspiration soufie. Située sur les bords de la côte sud-ouest du golfe Persique, la petite ville iranienne de Boushehr, aujourd’hui en pleine voie d’industrialisation, fut dans le temps un point stratégique de cette route maritime ; populations arabes, africaines, indiennes, arméniennes et juives s’y sont intégrées, fabriquant vêtements, métal, épices, indigo, thé, riz, sucre, poteries, porcelaines et bois pour la construction des bateaux. Saeid Shanbehzadeh, jeune musicien originaire de Boushehr, fondateur de l’ensemble Ahleh Hawâ (la famille du ciel), grâce à un jeu de cornemuse unique, en l’occurrence le neyanban, favorise le climat musical étourdissant du zar, cette transe qui chassera l’intrus, le mauvais vent ou « esprit » du corps du malade.
Mémoire de l’origine À Zanzibar ou au Kenya, on chante le tarab (du terme arabe qui signifie « transe » ou « plaisir »). Dans des chants encore en arabe ou en swahili, on peut entendre le oud et le violon arabes ornementer leurs mélodies des modes musicaux arabes et égyptiens sur fond de rythmique africaine. La musique de Zein l’Abdin est basée rythmiquement sur les mélodies des ngomas, les anciennes fêtes swahilies de l’île de Lamu au nord de Zanzibar. Ainsi, Zein l’Abdin prolonge une tradition autrefois choyée par les marins arabes, à l’époque où son père, musicien réputé de la région, animait ces soirées. L’ensemble Mtendeni Maulid appartient à une des confréries les plus anciennes de Zanzibar et est dirigé aujourd’hui par Ustadh Majid Said Mansour. Il faut voir la beauté gestuelle de cette chorégraphie rituelle où les hommes, vêtus du kanzu et du kofia, les tenues blanches traditionnelles, se balancent à genoux et évoquent en rang le mouvement des vagues de l’océan, dans une longue ondulation aux courbes serpentées.
Et puis, il y a la tamburah, la petite lyre jouée par le nomade Hussein Al-Bechari. En Egypte la petite lyre rustique dont la caisse de résonance est une assiette métallique nous renvoie au premier royaume « noir » de Kush, situé autrefois dans l’ancienne Nubie, royaume qui exista du IXe siècle avant J.-C. jusqu’à 350 après J.-C. C’est ce même instrument que l’on retrouve dans les plaines marécageuses de Bassora (Irak) ou encore aujourd’hui dans le sultanat d’Oman.
Ces traditions musicales noires islamisées d’Iran, d’Egypte, du Gujarât indien, de Zanzibar ou du Kenya, tout comme le syncrétisme noir des Caraïbes (qui fera l’objet d’un prochain cycle musical), nous démontrent une nouvelle fois comment l’homme, dans l’exil, la souffrance et la captivité, tente, à travers l’expression artistique, de conserver sa dignité grâce à la mémoire de son origine.
Alain Weber Extrait du magazine Cité musique n°53 de janvier à mars 2007
Cycle La route orientale de l’esclavage : 2 concerts et 1 après-midi contes, du samedi 27 au dimanche 28 janvier. Spectacle Jeune public le 27 janvier, 11 h.
PROGRAMME
L’Afrique islamisée Kenya, Zanzibar
première partie
Kenya

Au IXe siècle, des musulmans de confession chiite se sont établis sur une île de l’océan Indien proche du littoral africain. Ils l’ont appelée Zanzibar (en arabe : « le littoral des Noirs »). Au XIXe siècle, des Arabes venant de l’Oman y ont créé de fructueuses plantations de girofliers sur lesquelles travaillaient des esclaves noirs du continent. Entre 1830 et 1872, plus de sept cent mille esclaves ont transité par l’île. Venant du Kenya, Zein l’Abdin y chante aujourd’hui encore le tarab (« transe » ou « extase »), pour lequel il s’accompagne soit d’un kibangala (le luth ancestral, parent du qanbus yéménite), soit du oud arabe, sur fond de rythmiques africaines.
Zen l’Abdin & son ensemble
Zein l’Abdin kibangala, ud, chant
Mohamed Mbwana harmonium, rika, choeur
Anasi Sheebwana marwasi, dumbak, choeur
Kheri Yusuf marwasi, rika, choeur
seconde partie Zanzibar
À Zanzibar, l’ensemble Mtendeni Maulid pratique, comme d’autres confréries soufies de l’île, des cérémonies fêtant la naissance du Prophète : vêtus du kanzu et du kofia, les tenues blanches traditionnelles, les hommes exécutent leur chorégraphie en se balançant en rang et à genoux, pour évoquer, en une longue ondulation aux courbes sinueuses, le mouvement des vagues de l’océan.
Ensemble Mtendeni Maulid Ustadh Majid Said Mansur leader, chant Barua Ussi Hamisi co-leader, choeur 18 artistes percussion, choeur, danse
DIMANCHE 28 JANVIER 16h30
De la mer Rouge à l’Inde Egypte, Iran, Inde
Première partie Egypte
Les Bedjahs sont apparentés à l’ancien royaume de Kush qui, situé autrefois en Nubie, est considéré comme le premier « royaume noir » (du IXe siècle avant notre ère jusque vers 350 après J. C.). Hussein Al-Bechari, chanteur et poète bechari, vit à Assouan. Comme les chanteurs nubiens d’Egypte ou du Soudan, il utilise indifféremment la lyre ancienne (tamburah) ou le oud arabe qui, par le commerce, s’est diffusé dans ces régions.
Hussein Al-Bechari chant, oud, tamburah Saïd Mohammed Aly percussionniste
Deuxième partie

Iran
Le village de pêcheurs de Boushehr est depuis longtemps un passage obligé pour les échanges commerciaux entre l’Afrique, les pays arabes et l’Inde, carrefour culturel unique où se sont mêlées, au fil du temps, les populations arabes, africaines, indiennes, arméniennes et juives. La musique reflète cette diversité, rythmant le travail et les cérémonies au son du neyanban (la cornemuse iranienne), du neyjofti (une double flûte), du boogh (une corne) et des percussions comme le dammam ou le zarbetempo.
Ensemble Shanbehzadeh

Shirin Shanbehzadeh chant Saeid Shanbehzadeh Neyanban, Neyjofti, Dammam Naghib Shanbehzadeh zarbetempo Habib Mefhtaboushehri Dammam, Zarbetempo, Flûte Abdollah Moghateli Motlagh chant Mahmoud Bardak Nia Dammam, Boogh
Troisième partie Inde
Les Sidis du Gujarat sont des Noirs venus de l’est de l’Afrique et de Zanzibar il y a plus de huit siècles, en tant qu’esclaves apportés par les navigateurs arabes. Les chants et les danses de ces fakirs errants sont dédiés au saint soufi Gori Pir qui distille des « vagues de joie » à ceux qui le célèbrent. Ensemble Sidi Goma
sources : cite de la musique infos : 01 44 84 44 84
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